Divers : Mets aphrodisiaques en Cochinchine à la fin du XIXe

Au cours de mes recherches assez hétéroclites, j’ai découvert un ouvrage de plus intéressants, écrit par un médecin militaire français qui a séjourné près de trente années dans les colonies françaises, pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Ce livre, publié sous le nom de plume du « Docteur Jacobus X. » et intitulé L’Amour aux colonies (paru à Paris en 1893), examine sous les angles les plus divers, et parfois les plus inattendus, les différents aspects de la sexualité des « indigènes ». Dans le chapitre VI, consacré à la sexualité en Cochinchine, un passage traite plus spécifiquement des « Aphrodisiaques internes » (pp. 49 à 51 de l’ouvrage). C’est ce passage que je reproduis ci-dessous in extenso (je me contente d’apporter quelques corrections orthographiques pour respecter l’usage contemporain) :

Influence de la nourriture sur la lascivité des Annamites – Les Chinois et les Annamites connaissent, comme tous les Orientaux, les propriétés de la cantharide, et s’en servent dans les électuaires, où elle entre en composition avec du miel, du safran, de la cannelle, de la noix de muscade, du clou de girofle et du poivre.
Il est à remarquer que, si la race Annamite est aussi lascive, malgré un appareil génital de faible dimension, on peut l’attribuer en partie au mode de nourriture. C’est d’abord un peuple ichtyophage, et qui consomme beaucoup de sel. Les sauces comme le nuoc-mam, contiennent à la fois du phosphore et du sel. On sait que ce sont là deux puissants aphrodisiaques. L’ail et l’oignon, qui sont encore des aphrodisiaques, entrent également dans une grande partie dans l’alimentation des indigènes.
Les nids de salangane – Mais l’aphrodisiaque le plus puissant, c’est le fameux potage aux nids de salangane (hirondelle de mer). Cette soupe se sert fortement épicée, et son goût se rapproche beaucoup de celui du potage à la bisque d’écrevisses. Son effet est indiscutable. Comme j’en ai mangé bien souvent à Cholon, j’ai pu en faire l’épreuve.
On sait que le nid d’hirondelle de mer est fabriqué avec une sorte de fucus comestible dont les feuilles sont agglutinées avec du frai de poisson, et le frai de poisson est éminemment riche en phosphore. Le phosphore possède une action très énergétique, car il augmente à la fois le désir vénérien et les érections. Il n’a qu’un défaut : c’est de provoquer de graves intoxications quand son emploi est exagéré.
Ce danger n’est pas à craindre avec le nid d’hirondelle de mer, qui coûte horriblement cher et qui ne se sert que sur la table des richards. L’Annamite peu fortuné remplace le nid de salangane par le nuoc-mam, essence de poisson pourri, que l’on prépare par un procédé analogue à celui de l’huile de foie de morue, dont il a un peu le goût et qui renferme beaucoup de phosphore. L’ail, le piment surtout, venant à la rescousse, on conçoit que les Annamites soient aussi lascifs qu’ils aient beaucoup d’enfants.
Confitures de gingembre – La racine de ginseng – On vent beaucoup, en Cochinchine, une sorte de confiture chinoise, ou plutôt un fruit confit de gingembre, pour favoriser la digestion tout en excitant aussi le sens génital. On fait également usage de racine de ginseng, qui est un excitant général.
Le tripang, ou biche de mer – C’est une holothurie de la grosseur et de la forme d’un boudin noir. On la pêche en Océanie, sur les rochers, à marée basse, et on l’emballe dans des barils, après l’avoir fait sécher au soleil. La tonne de produit bien préparé et de bonne qualité, se vend jusqu’à deux mille cinq cent francs. Il paraît que le tripang possède des vertus aphrodisiaques, mais je n’ai jamais eu le courage d’en goûter.
L’Annamite se contente, après le repas, d’avaler trois ou quatre grains de poivre blanc de Poulo-Condor.

Ce passage appelle quelques commentaires succincts.
Tout d’abord, je trouve personnellement détestable le ton méprisant dont use l’auteur pour parler des « indigènes ». Mais ce ton est fréquemment employé par les auteurs français de l’époque.
Concernant les nids d’hirondelle, Jacobus X. se trompe quand il décrit la composition de ces nids, qui sont en réalité fabriqués par l’oiseau avec sa salive. Les vertus aphrodisiaques des nids d’hirondelle ne sont plus aujourd’hui mises en avant en Chine. On insiste plutôt sur leurs vertus gynécologiques. Les soupes de nids d’hirondelle ne sont aujourd’hui pas très épicées, mais plutôt fades. Le nid d’hirondelle ne présente en soi pas beaucoup d’intérêt gastronomique.
Quant à l’holothurie, je n’ai pas le souvenir d’avoir lu dans la littérature chinoise de passages parlant de ses pouvoirs aphrodisiaques. Je n’ai jamais entendu parler non plus des vertus que le nuoc-mam aurait dans ce domaine.
On attribue généralement à l’ail, à l’oignon, au gingembre, au piment, au poivre, des pouvoirs aphrodisiaques, rien d’extraordinaire sur ce point.
Pour ce qui est du ginseng, il est généralement admis qu’il a des vertus revigorantes pour l’homme. J’ai pour ma part le souvenir d’une bouteille d’alcool infusée au ginseng, dont j’ai pu constater les effets.
Jacobus X. ne dit pas un mot de la poudre de corne de rhinocéros, à laquelle les Chinois attribuent une puissance aphrodisiaque hors du commun. Je serais étonné que les officines chinoises de Cochinchine n’aient pas proposé à cette époque ce produit hautement réputé à leurs clients fortunés.
Ci-dessous, une bouteille d’alcool infusé au ginseng, produit par une société chinoise du Jilin. C’est en effet dans cette région, sur les monts Changbai, que l’on trouve le ginseng le plus réputé en Chine (la photo vient du site web de la société, ici.) :

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