Tabou alimentaire : Pas de « poisson éléphant » pour les Khmers

Les Cambodgiens appellent « poisson éléphant » (ត្រីដំរី [trei dåm-rei]) le gobie de marbre, ou encore gobie dormeur (Oxyeleotris marmorata). La chair de ce poisson d’eau douce est d’une grande finesse. Le gobie de marbre se prépare surtout à la vapeur, à la mode chinoise avec sauce de soja pour poisson à la vapeur et gingembre et ciboulette débités en fins filaments, ou à la khmère, avec des haricots de soja fermentés et des vermicelles de Longkou. (Sinogastronomie avait consacré en mars 2012 un article à ce poisson, voir ici.)
Les restaurants khmers de Phnom Penh l’ont souvent à leur carte. Ce poisson est si populaire qu’il est assez rare d’en trouver sur les marchés. Les plus gros spécimens sont raflés par les restaurants, et il ne reste plus pour le vulgum pecus que des animaux trop petits.
Pourtant, une proportion apparemment non négligeable de Khmers se refusent absolument à consommer le gobie dormeur. La raison ?
La raison est à rechercher dans une histoire très célèbre, publié sous forme de poème par le vénérable Ouk en 1877, intitulée Moronak Meada, littéralement « la mort de la mère ».
Moronak Meada est en réalité le nom donné à une jeune et jolie demoiselle qui a perdu sa mère.
Alors qu’elle est encore une petite fille, son père, un homme très riche, est séduit par une veuve. Il prend cette veuve pour concubine. L’intrigante fait tant et si bien qu’elle convainc son mari, le père de Moronak Meada, de se débarrasser de sa première femme, en la faisant passer pour une femme peu honorable qui a un amant.
Le père de Moronak Meada emmène sa première épouse à la pêche. La pauvre femme, peu douée pour le maniement de la godille, met son mari en colère. Ce dernier est si furieux qu’il finit par la tuer à coups de rame. La dépouille de la mère est abandonnée dans l’eau.
De retour chez lui, le père fait croire à Moronak Meada que sa mère l’a abandonnée pour suivre son amant. Moronak Meada est bien entendu au désespoir et appelle sa mère à grands cris.
Mais les dieux ont eu pitié de l’épouse et l’ont transformée en gobie dormeur. Alors que la petite fille appelle sa mère, celle-ci se présente à elle et lui dit que lorsque Moronak Meada voudra la voir, il lui suffira de tapoter trois fois à la surface de l’eau. Il faudra aussi que la petite fille apporte du son de riz pour la nourrir. Elle lui recommande bien d’être discrète.
Le manège de la petite fille est un jour découvert par sa marâtre et ses demi-sœurs. Ces trois mégères complotent et finissent pas attraper le gobie dormeur, qu’elles s’empressent de tuer et de cuisiner.
C’est à cause de cette histoire émouvante que, dans de nombreuses familles cambodgiennes, le gobie dormeur est absolument proscrit.
(L’histoire ne s’arrête pas là, et après de très nombreux rebondissements, Moronak Meada finira par trouver le bonheur. Pour un rapide aperçu de cette histoire, voir l’article en (médiocre) anglais que Wikipedia consacre à un film éponyme de 2004 qui se base sur l’histoire, ici.)
Au centre de la photo ci-dessous, un gobie dormeur à la vapeur (à la mode chinoise), dégusté tout récemment dans un restaurant de Phnom Penh.

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