Littérature et gastronomie : Les coureurs des bois de Battambang en quête de nourriture, d’après Nou Hach

Au Cambodge, la saison chaude est une période d’inactivité relative pour les agriculteurs. Dans certaines régions, comme à Battambang (la deuxième ville du pays), des groupes de paysans partent en expédition dans la forêt inondée des bords du lac Tonlé Sap, à la recherche de poissons et d’autres denrées qui viendront compléter la diète ordinaire ou apporter un complément de revenu. Dans le roman le plus connu de Nou Hach (នូ ហាច, 1916-1975, l’un des écrivains les plus connus du Cambodge), Fleur Fanée (ផ្កាស្រពោន), au chapitre XI, l’écrivain raconte les aventures en forêt de l’un de ces groupes de paysans. On entrevoit dans ce récit les méthodes traditionnelles de pêche, la vie en forêt des paysans, ainsi que les efforts produits pour récolter le miel, la cire et les larves des abeilles.
Voici le passage concerné (je reproduis ici la traduction de René Laporte et Pech Thinh, rééditée par les Éditions Angkor en 2014, ISBN : 978-99950-2-233-4) (concernant le roman de Nou Hach, je vous invite à lire ici un billet de présentation de cette œuvre sur le site Khmerologie) :
Dès qu’ils eurent édifié leur campement, les coureurs des bois se divisèrent en trois groupes. Le premier devait aller à la recherche des nids d’abeilles pour recueillir la cire et le miel. Le second irait à la pêche dans les mares et dans les étangs. Le troisième enfin devait surveiller le camp, garder les bêtes, et préparer le poisson capturé en le faisant sécher, fumer, ou en le transformant en prahok.
Quant à Boun Thoeun (note : le jeune héros du roman) qui était surtout venu pour se distraire, il n’appartenait à aucune équipe en particulier. Parfois, il prenait un panier à capturer le poisson (angrouth) et un trident et suivait les pêcheurs. Si ces derniers trouvaient un étang trop grand, ou dans lequel il y avait encore trop d’eau, ils utilisaient le panier et le trident pour attraper le poisson. Mais si l’étang était presque à sec, ils emmenaient de la terre pour former une digue et le couper en deux parties. Après quoi, ils transféraient l’eau d’une des parties dans l’autre à l’aide d’écopes faites de bois ou de touques de pétrole ; quand le demi-étang était asséché, il ne restait plus qu’à ramasser le poisson et à en remplir les paniers. Ils écopaient ensuite la partie pleine d’eau et transvasaient celle-ci de l’autre côté pour terminer la pêche. Pendant qu’ils pêchaient, les hommes ne demeuraient pas silencieux : certains chantaient les duos populaires, d’autres sifflaient, d’autres frappaient dans leurs mains pour marquer le rythme. Certains allaient ramasser du bois sous les arbres et allumaient un feu. On choisissait des poissons râs bien gras qu’on entourait de terre glaise et que l’on mettait à cuire dans la braise. Ou bien on prenait de gros poissons andéng (silure) que l’on faisait rôtir avec des broches. L’odeur qui s’en dégageait mettait l’eau à la bouche. Pour la sauce, elle était également facile à obtenir : il suffisait de faire griller du prahok enveloppé dans une feuille de dryanda (char), de faire griller également du tamarinier frais, de mélanger le tout avec quelques fruits de tamarin, et de délayer le mélange avec un peu d’eau. Les pêcheurs n’employaient ni épices, ni oignons, mais leur fatigue rendait leur plat particulièrement savoureux. Boun Thoeun, qui s’intéressait beaucoup à la pêche, reprit un visage frais et détendu et un teint basané. Un jour, Boun Thoeun entra dans la grande forêt avec les chasseurs de miel, ce qui lui permit de constater que les hommes des bois marchaient rapidement, et avaient une endurance telle qu’ils ne semblaient jamais fatigués. De plus, la forêt avait partout le même aspect et il était impossible de prendre des repères pour ne pas s’égarer. Quand ils rencontraient des abeilles en train de butiner, les hommes les surveillaient attentivement. Si par hasard les abeilles, après avoir quitté une fleur, volaient bas en ligne droite, ils en déduisaient que leur nid était loin et qu’il serait malaisé de les suivre jusqu’au bout. Mais si, après avoir butiné, elles remontaient très haut dans l’air, il fallait alors les suivre et bientôt on était certain de trouver leur nid. Boun Thoeun s’étonnait de ces diverses façons de se comporter des abeilles. Ta Prak (note : un vieux paysan, qui dirige le groupe) lui expliqua que celles-ci agissaient pour tromper les hommes : elles volaient haut pour faire croire que leur nid était loin de là, et elles volaient bas pour faire croire qu’il était tout près. Les hommes, qui sont cruels de nature, avaient fini par résoudre l’énigme depuis longtemps, mais les abeilles ne s’en étaient pas encore aperçues !
Quand ils trouvaient un nid d’abeilles, les chasseurs ramassaient des branches mortes et des feuilles sèches et les rassemblaient en faisceaux pour en faire des torches, à l’aide desquelles le nid était enfumé. Les abeilles effrayées s’envolaient au loin et les hommes pouvaient alors grimper à l’arbre et s’emparer de leurs nymphes, du miel et de la cire.
Sur la photo ci-dessous, des femmes en train de pêcher avec des paniers « angrut » (អង្រុត) dans un cours d’eau le long de la RN7, dans la province de Prey Veng (la photo vient d’ici) :
angrut

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Un commentaire pour Littérature et gastronomie : Les coureurs des bois de Battambang en quête de nourriture, d’après Nou Hach

  1. Em dit :

    Merci d’avoir citer le livre, car j’ai déjà lu en version cambogien la fleur fanée ( écrit en khmer : phka srapaun )
    Quand j’étais petite mon père faisait tous ce que vous avez écrit mot pour mot et il rentrait deux à quatre semaines après avec tous les poissons et du miels du vrai miel sauvage.
    C’était très appetissant. Je m’en souviens comme si c’était hier, ( il a 36 ans ).

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