Littérature et gastronomie : Plat de résistance

Je me suis délecté de la lecture d’un recueil de textes gastronomiques du lettré taiwanais Liang Shiqiu, intitulé 《雅舍谈吃》 ([yǎshè tánchī], titre que je traduirais volontiers par Causeries sur la gastronomie dans l’élégant pavillon ; pour une brève présentation de ce recueil, je vous invite à lire le billet que j’avais publié sur Sinoiseries en octobre 2014, ici… en attendant que j’en donne sur Sinogastronomie un compte-rendu plus idoine).
Un article de ce recueil a tout particulièrement attiré mon attention, celui consacré à la « croûte de riz » (锅巴 [guōbā]). Cette croûte se forme lors de la cuisson traditionnelle du riz, au fond de la marmite (mais dans les autocuiseurs modernes, cette croûte ne se forme plus).
Liang Shiqiu raconte que, pendant la guerre de résistance au Japon (1937-1945), à Chongqing (où s’était réfugié le gouvernement chinois) soufflait un vent de patriotisme irrésistible. Comme l’époque était à la résistance et que la lutte contre l’envahisseur japonais primait sur tout, il était du devoir de chaque Chinois d’œuvre de toutes ses forces pour la libération du pays.
Cet effort s’exprimait même sur les cartes des restaurants, qui proposaient un plat qui avait baptisé ni plus ni moins que « bombarder Tokyo » (轰炸东京 [hōngzhà dōngjīng]). Il s’agissait en fait d’un plat assez classique, servi aujourd’hui à grand renfort de publicité dans de nombreux restaurants touristiques, appelé traditionnellement « soupe de croûte de riz aux crevettes décortiquées » (虾仁锅巴汤 [xiārén guōbātāng]). La particularité de ce plat réside dans son service : on amène sur la table une soupière dans laquelle on a placé des morceaux de croûte de riz, et on verse sur ces morceaux une soupe de crevettes (ou de fruits de mer) très chaude. Lorsque le liquide entre en contact avec la croûte de riz, on entend un crépitement sonore, qui peut vaguement faire penser au bruit d’un bombardement.
(Si vous lisez le chinois, je vous invite à lire ici une recette possible de ce mets.)
En 1945, une fois le Japon défait et la Chine libérée, l’union sacrée qui existait pour le bien supérieur de la nation entre communistes et nationalistes chinois a volé en éclat et la Chine est entrée dans une période de guerre civile qui s’est terminée en 1949 par la création de la République Populaire de Chine. La soupe de croûte de riz aux crevettes décortiquées est restée sur les menus des restaurants de Chongqing, mais a été rebaptisée « bombarder Moscou » (轰炸莫斯科 [hōngzhà mòsīkē]), pour fustiger le soutien apporté par l’URSS aux communiste chinois.
Ci-dessous, le plat « bombarder Tokyo » (la photo vient de la page évoquée ci-dessus), avant et après l’ajout de la soupe :
xiaren guoba tang

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2 commentaires pour Littérature et gastronomie : Plat de résistance

  1. Ping : Le vocabulaire chinois du riz (13) | Sinoiseries

  2. Xavier dit :

    轰炸东京 , Excellent

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