Restos (22) : Topaz, Phnom-Penh

Les amateurs de gastronomie au prix fort perdus à Phnom Penh, à défaut de pouvoir dénicher dans la dernière édition de leur Guide Michelin, un établissement étoilé, voudront peut-être se rabattre sur l’établissement présenté comme le « meilleur » restaurant français de Phnom-Penh, j’ai cité : Topaz !
En effet, si, en matière d’agapes, vous vous faites un devoir de dépenser sans compter, et si vous estimez que plus c’est cher, meilleur c’est, à Phnom-Penh, c’est bien au 182 du boulevard Norodom (entre le boulevard Sihanouk et le boulevard Mao Tsé-toung) que vous trouverez à satisfaire vos coupables désirs.
Je dis « coupables », parce que je suis de ceux qui scrutent scrupuleusement leurs dépenses, et si je suis prêt à débourser sans le moindre regret une somme rondelette pour un déjeuner au Robuchon de l’Hôtel Lisboa de Macao ou même chez les frères Pourcel à Shanghai, c’est parce que j’ai l’impression de ne pas jeter mon argent durement gagné par les fenêtres. Quant à la doctrine du « plus c’est cher, mieux c’est », j’ai eu l’occasion de vérifier à maintes reprises, dans divers établissements de Shanghai ou Pékin, à quel point elle est parfois erronée.
Mais revenons-en à notre Topaz phnom-penhois, que je suis allé tester il y a quelques jours, cédant ainsi à la demande lancinante de ma belle et douce Émilie, qui s’était vu recommander l’endroit par deux ou trois de ses copines expats. J’hésitais, car j’avais déjà pu vérifier que les conseils desdites copines en termes d’établissements de bouche dévoreurs de dollars n’étaient pas toujours éclairés.
De l’extérieur, il est vrai que le Topaz en « jette », comme on dit dans la banlieue parisienne où j’ai passé mon adolescence. On voit bien dès l’approche que l’inventeur du lieu a cassé sa tirelire pour faire construire un bâtiment dont l’aspect ne manquera pas de flatter celui qui se prépare à sacrifier ici le fruit de longs mois d’épargne. À notre approche, la porte s’ouvre comme par magie, et par l’action prompte et parfaitement synchronisée d’une jeune femme souriante et ravissante, chargée d’accueillir la clientèle, qui guide nos pas jusque dans la salle. Première impression : excellente !
Le chef de rang, cambodgien, tout aussi souriant et aimable, nous installe à une table d’une salle presque déserte. Le décor est assez élégant. À ce stade, tout aurait été parfait si un électricien n’était pas arrivé pour se jucher prestement sur une chaise de la table voisine pour remplacer une ampoule défaillante du lustre surplombant la plate-forme dinatoire… Sans doute n’avait-on pas eu le temps de s’occuper de ce détail avant que le service ne commence ? (« C’est quand même pas top… » ne dis-je.)
La carte de boissons nous est présentée. Du Pineau des Charentes (à six dols le verre) ! Mais c’est parfait, Émilie, qui a un faible pour les alcools un peu sucrés, va adorer ! Ce sera donc deux Pineaux, indiqué-je au chef de rang khmer, toujours souriant, mais dont le front se ride à l’annonce. Je remarque à peine le fait qu’il reste le doigt collé sur la ligne sur laquelle est inscrit le nectar pour aller interroger son chef, un barang (maître d’hôtel ?, patron ?), probablement français si j’en juge par l’accent délicieux que j’identifie lorsque je l’entends annoncer à son subordonné d’un ton sec : « Pineau des Charentes ? No, we don’t have ! », d’un air que j’interprète peut-être mal mais qui semble vouloir dire quelque-chose du genre : « Mais ils m’emm… avec leur Pineau des Charentes ! ». (« Pas top du tout… ! »)
Le chef de rang cambodgien revient, un peu gêné, pour m’annoncer gauchement que, malheureusement, le fournisseur de les avait pas livrés, qu’il est dès lors dans l’incapacité absolue de satisfaire ma demande initiale, et pour me demander s’il me siérait de faire porter mon choix sur un autre breuvage. Soit, ce sera Margarita pour madame, et Gin Fizz pour votre serviteur.
Arrive le menu. Là aussi, ça en jette : papier glacé, menu relié, belles photos, bilinguisme anglais-français, et même index récapitulatif… Aïe ! La lecture des prix fait regretter à Émilie de s’être aventurée en ces terres inconnues. Quant à moi, je rougis intérieurement de n’avoir pas un peu mieux garni mon porte-billets. Mais le Cambodgien interrogé me rassure immédiatement : les cartes de crédit sont les bienvenues !
Commande est passée : carpaccio de thon à la wasabi pour ma belle, avocat au crabe pour mézigue. Nous nous partagerons ensuite un châteaubriand.
Ledit châteaubriand est excellent. La viande, tendre, cuite comme nous l’avions demandée. Rien à dire, sauf peut-être pour les pommes de terre au four, dont Émilie, par manque de dextérité dans l’usage du couteau et de la fourchette, sans doute, a bien du mal à entamer la couche superficielle, qui a la douce consistance du vieux cuir. Les ravioles aux épinards (une par personne) qui accompagnent le plat sont correctes. Et je ne cite les tomates cuites au four (deux également), que par souci d’exaustivité scientifique.
Quant aux entrées… Émilie me dit apprécier son thon, agrémenté de riz parfumé en plus de la moutarde japonaise, dont le chef n’a pas été avare. Croyons-là sur parole. Mon avocat au crabe est correct, sans plus, et j’ai la nette et désagréable impression que celui que j’aurais confectionné de mes propres mains dans le cocon familial m’aurait procuré un plaisir gustatif sensiblement supérieur.
Pour être tout à fait honnête, je tiens tout de même à préciser que le service a toujours été très attentif, bien que parfois un peu maladroit (couverts qui tombent sur le sol, à plusieurs reprises), parfois franchement comique (c’est la première fois que j’ai eu l’occasion de goûter du vin vendu au verre avant que l’on ne me le serve !). J’ajoute que l’argenterie et l’élégance de la vaisselle sont sans reproche.
L’ensemble de l’opération a creusé dans notre budget restauration un gouffre béant de quelque 110 dollars (précisons que nous avions également requis sur notre table la présence d’une bouteille d’eau minérale plate française et de deux verres de vin).
Topaz annonce sur son site (voir ici), que « the heart of Topaz is clearly the masterful interpretation of French traditional cuisine… » La modestie n’est certes pas l’une des vertus premières en ces contrées reculées…
En bref, disons Topaz fera plaisir à ceux dont le budget frais de bouche présente un excédent démesuré, ou à ceux qui veulent absolument pouvoir dire « J’y étais ! ». Je dirais pour ma part, en toute subjectivité, que si Michelin veut un jour distribuer une étoile au pays des Khmers, il me semble qu’il y ait peu de chances que ce soit Topaz qui la décroche.

Publicités
Cet article, publié dans Restos, est tagué , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Restos (22) : Topaz, Phnom-Penh

  1. Ping : Restos (23) : Le Dôme de Robuchon, Macao | Sinogastronomie

  2. Vienne Philippe dit :

    Le rédacteur de cet article se la pète un maximum et est assez condescendant. Genre expat qui a tout vu, côtoyé des endroits renommés et très fier de les énumérer.
    Je plains Émilie.
    Malgré ces commentaires caustiques, je vais tester le « Topaz », dont le cadre est superbe.
    Une addition de 110$ n’a rien d’exceptionnel, il faut sortir un peu.

    • pascalkh dit :

      Si vous connaissez PP, vous devez savoir que 110$, c’était déjà très cher en 2011, et ça l’est encore aujourd’hui. Pour PP, une addition de 100 dollars à deux, ça reste exceptionnel.
      J’ai eu bien pire comme déjeuner ou dîner à Phnom Penh, ce qui m’a agacé chez Topaz, c’est que la qualité du service et des mets n’étaient pas à la hauteur des prétentions affichées de l’établissement.
      Cela dit, j’ai eu de bons échos sur Topaz ces derniers mois, j’y retournerai donc à l’occasion.
      J’espère que Topaz sera à la hauteur de vos attentes. Et j’espère que vous reviendrez nous faire part de vos impressions après votre passage dans ce restaurant.
      (PS : Je signale au passage que les commentaires sur ce blog sont modérés. Je publie ce commentaire parce que je suis ouvert à la discussion, et j’accepte la critique.)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s